Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir

Théâtre
Théâtre du Rond-Point (Paris)
4 janvier 2016

Au Théâtre du Rond-Point (Paris) du 5 au 31 janvier 2016

Le monde sera sauvé par les enfants,
les soldats et les fous.


Jean Eustache écrit pour Françoise Lebrun, Jean-Pierre Léaud et Bernadette Laffont La Maman et la Putain au début des années soixante-dix. Scandale et chef-d’œuvre, le film retrace les errances d’Alexandre, vivotant entre Marie et Veronika. Chronique de mœurs, œuvre phare d’une génération, vent contraire de la fin de la Nouvelle Vague, le film reçoit le Grand Prix spécial du jury à Cannes. Les protagonistes de ce triangle sociétal et sexuel renaissent au théâtre. Même ironie, même force, mêmes désillusions. Entre quelques chaises, des coupes de champagne et un tourne-disque, le dialogue resserré mais intact, à vif, fait entendre le déclin des utopies contemporaines.

Dorian Rossel s’en prend à des matériaux bruts, romans, bandes dessinées, essais. Avec sa bande d’artistes, comédiens créateurs de la Compagnie STT, il les transforme en œuvres ouvertes à tous les signes de l’écriture scénique. Il en fait des objets insolites, libres, décalés. Créée d’abord en 2007, la pièce tirée du scénario de La Maman et la Putain visite les limites de la société consumériste, avec ses marginaux, ses figures d’égarés solitaires pris dans la foule. Alexandre a perdu l’amour de Gilberte. Il fait l’épreuve du deuil de la passion entre Marie et Veronika, entre une vie formatée, presque calculée, et une existence fondue dans la jouissance de l’instant. La Compagnie STT signe un portrait hors du temps des déambulations existentielles de la jeunesse.

Note d’intention

Ce film La Maman et la Putain me touche parce qu’il est décalé, libre. Les dialogues sont formidablement bien écrits, parlent du vécu et de la passion, mais Jean Eustache ne cède jamais à la tentation d’un traitement naturaliste. Il en a fait un film phare de la génération qui a eu entre 20 et 30 ans en 1968. Cette génération nous a élevé et parfois dirige encore les institutions qui nous entourent. Les générations qui ont suivi et jusqu’à la jeunesse d’aujourd’hui ont souvent je crois une perception fantasmée de cette époque. On n’a plus les mêmes engagements, croyances, ou libertés.
Au-delà de l’histoire singulière d’un couple à trois voguant entre jalousie et transgression des normes conjugales, nous pouvons discerner le malaise des personnages. Ils sont perdus dans un monde qui ne fait plus sens : la femme qui « papillonne » dans une quête permanente de désir charnel (la « putain ») ; l’autre femme, qui voit défiler dans son lit les amantes de son conjoint (la « maman »). Au milieu, un homme, errant, épuisant les ressources de la parole pour se masquer une réalité sociale, familiale et professionnelle dans laquelle il ne s’inscrit pas. Sans proposer de réel propos critique, ce film est plutôt le constat des limites de la société industrielle et productiviste au début de l’ère de la consommation. Malgré l’échec et la frustration de la rencontre amoureuse, il est une magnifique partition lyrique où la force des mots nous entraîne dans un réel désir de l’autre.

J’ai choisi de produire la quasi intégralité du texte, en procédant toutefois à certaines coupes, étant donné la longueur du scénario (le film dure 3h40). Un gros travail sur les dialogues a été mené, en observant avec les acteurs ce matériau singulier par l’écoute des dissonances et des résonances, afin de trouver des réponses scéniques à une écriture cinématographique. Ce film a énormément choqué le public à l’époque de sa création par des propos « érotiques » jugés scandaleux. Aujourd’hui baignés dans une pornographie banalisée, nous ne pouvons provoquer les mêmes réactions mais donner à entendre cette langue singulière qui nous tend un miroir aux discours de nos vies, de notre époque ici et maintenant.

La transposition du cinéma à la scène de théâtre se passe dans une économie de moyens. Si le cinéma peut proposer des séquences où lieux, temps, personnages se succèdent, le théâtre cherche des solutions pour traiter cette diversité sur la scène. Nous avons opté pour le minimalisme en plaçant un code de jeu clair dès le début permettant de suivre, au détour d’un signe ou d’un simple changement d’axe des comédiens, les successions de séquences et les déambulations des personnages. Cela permet de trouver une rapidité du rythme pour une parole qui swingue. Une chaise, un téléphone, quelques accessoires qui rappellent l’époque de Eustache et le déploiement de son texte qui garde, à notre époque encore, sa vivacité, son ironie et son regard percutant sur notre réalité, teinté souvent d’une douce désespérance.
Dorian Rossel

Infos pratiques

Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir,
d’après La Maman et la Putain de Jean Eustache

Théâtre du Rond-Point (Paris), Salle Roland Topor, Du 5 au 31 janvier 2016 à 20h30, Les dimanches à 15h30, Relâche les lundis et le 10 janvier 2016.

Mise en scène : Dorian Rossel, Avec : Anne Steffens (Veronika), David Gobet (Alexandre), Dominique Gubser (Marie), Dramaturgie : Carine Corajoud, Collaboration artistique : Delphine Lanza - Assistante : Sandrine Tindilière, Production Compagnie STT, La Bâtie - Festival de Genève, l’Arsenic - Centre d’art scénique contemporain / Lausanne, Avec le soutien de la Corodis, Pro Helvetia, Pour-cent Culturel Migros, La Compagnie STT bénéficie d’une convention de soutien conjointe entre l’état de Genève et les villes de Lausanne, de Genève et de Meyrin, elle est associée au Théâtre Forum Meyrin / Genève, au Théâtre de l’Archipel - Scène Nationale de Perpignan et La Garance - Scène Nationale de Cavaillon

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